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Et si on arrêtait la machine à perdre ?

A lire ce mois-ci dans la revue ArchiSTORM #66 (MAI-JUIN 2014)

ArchiSTORM n66

 

TRIBUNE
FRANCOIS STEPHANE BRAUN

BRAUN + ASSOCIES ARCHITECTES

 

Inaugurant l’An II de son quinquennat, notre Président nous annonce avoir pris conscience du temps qui passe….. Après plus de 30 années consacrées à envisager les mesures à prendre, gloser sur la modernisation, empiler dans le même temps des millefeuilles institutionnels, législatifs et réglementaires, laisser la pratique juridique devenir un salmigondis de droit latino-anglo-saxon, inventer le politiquement correct à la française, il nous confirme l’urgence de réformer le pays : l’alléger peut-être de ses pesanteurs qui ne profitent plus à personne, ou si peu, transcender notre génie bien français du débat qui alimente de nouveaux débats en oubliant la possible vertu du passage à l’acte, plus vite.

Au fil des ans et pour des motifs toujours plus valables les uns que les autres, tantôt angéliques, tantôt d’opportunité, le plus souvent passant par de nouvelles entraves démobilisatrices sinon dissuasives, les feuilles par milliers se sont empilées, contredites au point d’en être inapplicables, contribution active à la profonde déprime généralisée, à ce sentiment d’impuissance avec un arrière-goût morbide d’auto-désamour de tous et de chacun qui conduit à cette aboulie collective dénoncée si poliment par François Hollande. C’est d’autant plus frustrant que l’époque que nous vivons est extraordinairement riche et passionnante : pleine d’espoirs quand on observe la sortie progressive du sous-développement de continents entiers, l’impressionnante amélioration des conditions de vie, quoiqu’on en dise, la force mobilisatrice des nouveaux enjeux pour notre planète, mais aussi pleine de mouvance, d’écueils et de dangers devant lesquels il faut être en pleine possession de ses moyens, réactifs et rapides. Ces défis auxquels nous convoque ce siècle, sont à l’entière mesure et en adéquation  avec les valeurs fondamentales d’humanisme et de solidarité qui cimentent notre République.

Malheureusement, nos pathologies endémiques qui s’appellent tantôt le » politiquement correct »,  le maintenant constitutionnel et redoutable «  Principe de Précaution », ou même parfois encore le « sanglot de l’homme blanc », nous laissent englués dans l’inaction ou pire, dans la pseudo-action alibi qui aboutit au résultat inverse du but recherché. Quelques exemples :

 

La protection du Patrimoine : évidemment, on est tous d’accord ; on aime  nos vieilles pierre, on aime ce qu’elles racontent de notre passé. Alors, on classe : l’UNESCO classe, l’Etat classe, les collectivités locales classent, les associations de « défense », à leur manière, classent. Traduction : pas touche ! comme on ne dispose que de ressources étiques pour la restauration de ces objets « classés », soit ils cheminent lentement vers leur nouvelle fonction de ruine pittoresque, soit, et c’est l’immense majorité des cas, elles font l’objet d’un bras de fer entre des propriétaires soucieux de leur trouver un emploi, et les « classeurs »  qui ne pensent que restauration de l’état d’origine en passant avec la plus grande légèreté sur l’usage qu’on peut faire ici et maintenant de ce type de bâtiment.

Il n’est évidemment pas ici question de prôner la politique de la table rase pourtant revendiquée en son temps par un Le Corbusier, maître parmi les maîtres de l’architecture du 20ème siècle, ou même mise en œuvre allègrement par Napoléon III et son baron Haussmann ; il s’agit bien plutôt de tempérer cette  « protectionnomanie» arbitraire  en la confrontant à la spéculation qu’elle entretient qui vide les centres ville et les cœurs de village au profit de tristes lotissements toujours plus excentrés et qui favorise tout sauf une nécessaire mixité sociale et l’usage partagé de ce même patrimoine. Sauf à être vraiment riche, on n’habite plus des appartements de 300 m² avec leurs suites de pièces de réception et la chambre de la petite bonne tout au bout d’un couloir sans fin !

Politique irresponsable de l’excès…

 

L’amiante : gouverner par la peur est une pratique millénaire dont on aimerait que la modernité nous affranchisse. On aurait pu commencer par la poussière de bois, la concentration des métaux lourds ou encore par les particules recrachées par les diesels (qu’on dénonce aujourd’hui après les avoir encensés !) ; non, c’est à l’amiante qu’est revenue la palme de grand épouvantail.

Oui, l’amiante est toxique, bien sûr nous devons toute notre compassion et notre solidarité à ceux qui en sont victimes, oui il faut s’en protéger, mais pas forcément de la manière hystérique qu’on nous sert sous couvert du redoutable Principe de Précaution. La surenchère galopante de ces dernières années nous conduit à engouffrer des milliards d’Euros au motif qu’il ne doit plus exister un gramme de cette saloperie canadienne : le monstrueux fiasco de la fac parisienne de Jussieu en est la ruineuse illustration.

Est-il encore de mise dans notre démocratie, mère en son temps de l’humanisme moderne, de continuer à faire peur au gens pour mieux les gouverner ? L’amiante, ni plus ni moins que quantité d’autres produits que nous rencontrons au quotidien est toxique, évidemment dangereuse à haute dose : notons en passant que, tous réunis, ils ont accompagné une croissance impressionnante et réjouissante de la durée de la vie ; alors protégeons ceux qui sont réellement exposés, pour le reste, adoptons une attitude raisonnable, apaisante, qui permettra de dégager d’énormes ressources qui, par exemple contribuerait à ce que le nouveau et légitime droit au logement ne reste pas encore une fois une bonne intention sans effet substantiel.

 

Le Grenelle de l’environnement : participer à la gestion écologique de la planète, améliorer les conditions de confort, d’hygiène et sanitaires des bâtiments, développer les énergies renouvelables et réduire notre dépendance énergétique : qui ne souscrirait pas à ces objectifs politiques vertueux ?

Voyons maintenant ce qu’il en est sur le terrain : on a inventé la certification HQE (haute qualité environnementale) qui définit en France les bonnes pratiques en la matière. Adopter cette démarche constitue, même si toujours perfectible, un guide précieux et efficace pour populariser et mettre en œuvre dans la construction les objectifs du Grenelle ; alors beaucoup l’appliquent, les résultats sont probants  mais, signe de l’injustifiable crise de confiance en eux-mêmes des Français, bien vite on a commencé à ne plus s’en satisfaire et à écouter les sirènes d’une mondialisation mal comprise : alors on vient y superposer des certifications anglo-saxonnes qui sont les mêmes sans être tout à fait les mêmes pour fabriquer un nouveau joli mille-feuille international où les législations se contredisent. Résultat : en pratique le volet environnemental d’un projet de construction se réduit à essayer de remplir des cases dans des référentiels redondants sans plus se préoccuper de la cohérence de l’ensemble.

En matière de réglementation thermique, même confusion et bataille d’acronymes : RT2005, RT2012, RT2020, BBC, HPE, THPE, BEPOS, PASSIVHAUS (celui-là est Allemand !) ; batailles sur les protocoles de calcul, instabilité permanente des normes et règles ; difficile de s’y retrouver d’autant qu’on n’ a pas le temps d’évaluer sérieusement leur impact réel avant de passer à la suivante.

Les énergies renouvelables : pendant de courtes années, on sursubventionne le photovoltaïque et on favorise la création d’une filière industrielle de production ; et puis on s’aperçoit que çà coûte cher, alors on coupe brutalement dans ce budget en abandonnant en rase campagne les industriels qu’on avait encouragé. Résultat, la masse critique n’est pas atteinte, les dépôts de bilan se multiplient et on importe en hurlant au loup des capteurs made in China à des prix imbattables. Douloureux retour de manivelle !

Alors, l’éolien ? On sait en fabriquer des machines performantes et rentables ; las ! Elles déclenchent la guerre des paysages, alors on freine, on n’explique pas, on hésite : là encore la filière peine à se mettre en place. Pourtant, cette énergie, comme les autres va se développer…demain avec du matériel importé ?

Mais tout çà n’est pas grave : on laisse pousser les herbes folles sur les trottoirs, l’écologie est sauvée !

 

La Loi PMR (personnes à mobilité réduite) : sujet ultra sensible s’il en est. Créer un environnement adapté et confortable pour ceux qui souffrent de handicap, qui pourrait être contre ? tous les concepteurs se sont emparés avec générosité de cette question. Malheureusement, là encore le législateur s’est égaré dans une démesure toute démagogique et politiquement correcte. Conséquence d’une réglementation drastique pour ne pas dire hystérique, on produit par exemple maintenant en masse des logements où, dans une surface totale inchangée (sinon réduite !), les salles de bains sont presqu’aussi grandes que les séjours, lesquels par voie de conséquence deviennent ridiculement petits. Dans un logement étudiant, il reste, hors emprises des circulations « réglementaires », moins d’un m² de liberté d’aménagement ; même une résidence pour étudiants gendarmes, dont on peut douter que la population handicapée soit considérable, doit se plier à ces règles. En d’autres termes, on est tenu aujourd’hui de construire des logements inadaptés aux besoins de 99% de la population pour respecter  des normes adaptées à une, grâce à Dieu, infime minorité qui d’ailleurs n’en demande pas tant ! Elle n’en demande pas tant, par contre elle en attend prioritairement beaucoup plus ailleurs : prendre le train, le métro, le bus, bref bénéficier d’un minimum  de mobilité autonome… sans dire que rien n’est fait sur le domaine public, force est de constater l’indigence des moyens mis en œuvre là où l’efficacité serait maximale pour rattraper l’énorme retard pris par rapport à des pays comparables au nôtre alors que se poursuit inexorablement l’encombrement de l’espace public par un catalogue toujours renouvelé d’objets qu’on qualifie, abus de langage, de « mobilier urbain » qui ne font qu’entraver plus encore la liberté de mouvement de tous, handicapés ou valides.

 

Ce propos se veut à l’antipode du déclinisme ambiant ; d’aucuns pousseront des cris d’orfraie devant ce constat si politiquement incorrect. Pourtant, les choses doivent finir par être dites pour redonner une valeur sociale et économique à nos choix d’investissement. Le principe de précaution, la pensée unique sont nos cancers du temps, ils nous épuisent et la médiocrité des progrès accomplis nous dépriment.

Alors : nos politiques n’agissent-ils que par démagogie, poussés par des exigences de l’instant sans assumer leur responsabilité vis-à-vis des fameuses « future generations » ? Peut-être, mais n’oublions jamais que ces hommes et ces femmes, nos élus, c’est nous : nous les avons choisis, ils sont notre reflet.

Vous avez, Monsieur le Président, signalé qu’il y a maintenant grande urgence à aller plus vite. Alors  de grâce, agissez pour nous libérer tous d’inutiles carcans, des dégâts que fait la langue de bois du politiquement correct, du ronronnement bureaucratique qui depuis longtemps ne se cantonne plus dans la sphère publique, d’un principe de précaution si mal mis en œuvre. Oui, mille fois oui à une société plus solidaire, mais en vrai, pas en engagements si rarement tenus. Aux justes diagnostics que nous savons si bien formuler, faisons succéder des mesures pratiques fondées sur le principe de réalité pour donner de vrais résultats à l’échelle d’enjeux de plus en plus pressants. Nous sommes tous intelligents, cultivés, plein d’énergie et d’envie de sortir cette moisissure dénoncée voilà déjà plusieurs années par Philippe Solers. Pour ce faire, il faut casser la machine à perdre.

En attendant,  on perd notre temps, et c’est le temps qui nous perd.

 

Paris en septembre 2013

François-S. Braun,  Architecte

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